Kaaris : Je ne m’arrêterai pas avant d’avoir atteint le sommet (INTERVIEW LES INROCKS)

23 mars 2015 Article lu 22506 fois
Kaaris : Je ne m’arrêterai pas avant d’avoir atteint le sommet (INTERVIEW LES INROCKS)

Le rappeur le plus sombre de France est de retour. Le 30 mars, Kaaris sort “Le Bruit de mon âme” (Def Jam). En attendant, nous sommes allés l’écouter chez lui, dans son “80 Zetrei”. Calé dans le canapé d’un appartement en haut d’une tour de la cité Paul-Eluard de Bobigny, le rappeur de Sevran évoque ce second album et revient longuement sur sa relation contrariée avec Booba…
Ça fait longtemps que tu prépares cet album ?

Kaaris – Depuis la réédition d’Or noir, je suis dessus. Je ne me suis pas beaucoup reposé depuis trois ans. Entre les tournées, la réédition de mon précédent album et la préparation de celui-ci, je n’ai pas soufflé. Mais ce n’est que le début, je ne m’arrêterai pas avant d’avoir atteint le sommet.

Cet album compte un bon nombre de featurings (Lacrim, Future, Blacko…), alors que tu n’en avais aucun sur ton premier disque.

Sur Or noir, j’avais beaucoup de choses encore à prouver. J’avais besoin d’espace. Sur ce second disque, j’ai pu me laisser aller à des collaborations qui me tenaient à cœur. Ce n’est pas un album si différent du premier. Le seul objectif que je me suis fixé, c’est d’aller encore plus loin dans la punchline et dans le travail d’écriture.

Ton featuring avec Lacrim est attendu. Tu es content de ta collaboration avec lui ?

C’est une belle rencontre. Lacrim est vraiment un mec que j’apprécie. Cela fait pas mal de temps que nous avions l’envie de faire un feat’ ensemble. C’est Therapy et Dj Kore qui nous a mis en contact. On s’est fait plaisir sur notre morceau, El chapo. Le titre parle de narcotrafic et d’un baron de la drogue, Joaquín Guzmán, surnommé “El Chapo” que l’on disait plus fort que Pablo Escobar.

Tu parles décidément beaucoup de Pablo Escobar dans tes morceaux…

On est jeunes, frère (rires). Ce qui nous intéresse, ce sont les histoires de drogues, ce n’est pas Joséphine ange gardien.

Avec cet album, on sent que tu poursuis l’idée d’avoir des morceaux plus chantés…

C’est vrai qu’il y a au moins quatre titres que l’on peut ranger dans cette catégorie. J’aime bien me tester dans différents registres. J’ai d’ailleurs choisi de faire du Bruit de mon âme le titre de l’album pour surprendre. Mais dans le fond, il suffit de rajouter un “r” pour que “l’âme” se transforme en “arme” et que tu retrouves le Kaaris hardcore de Zoo.

Comment se passe le travail avec Therapy, vous faites le choix des prods ensemble ?

Parfois Therapy m’envoie des instrus et je travaille chez moi. D’autres fois, on travaille dessus ensemble. J’ai un carnet où je note mes punchlines mais je n’ai jamais de textes entiers en stock.

Qu’est ce que tu aimes chez Therapy ?

Au-delà du fait qu’il vient du 93 et qu’il est aussi sombre que moi ? (rires). J’ai l’impression que ses prods collent à mon univers. Il y a une vraie adéquation entre nous. Hormis ce qu’il m’apporte en termes d’instru, il m’a appris à bien placer mes punchlines, mes couplets. Il met en valeur mon écriture.

Faire rimer les “Chevaliers du Zodiaque” et François Mauriac, ça t’est venu comment ?

Tous les enfants du monde qui mataient TF1 dans les années 90 ont pensé un jour sauver le monde avec une armure (rires). Plus sérieusement, j’estime qu’on vit dans un monde de fous alors j’essaie de concilier ma culture à l’aliénation de la télévision que je subis comme tout le monde.

Magnum, c’est un hommage à Tom Selleck ou pas ?

Ouais, c’est le plus beau gosse d’entre nous.

Quel est le morceau dont tu es le plus fier sur cet album ?

Il y en a plein mais j’aime bien Les Oiseaux.

Une référence à Hitchcock ?

Un Hitchcock qui serait encore plus noir que l’original alors (rires).

Tu fais souvent des références à la culture populaire (Buitoni…) ou aux faits divers (Patrick Dils) dans tes textes…

C’est pour montrer que je m’intéresse à tout et que j’ai pas mal d’humour. Quand j’écris, je réfléchis toujours à une projection imagée de mes textes.

Tu as des concerts prévus ?

Je vais monter sur scène dans toute la France. Je kiffe les concerts. Je vais me produire au Zénith le 9 novembre 2015 pour un vrai show. C’est une très grosse date. Je m’y prépare activement. On a prévu d’interpréter Zoo avec toute mon équipe pour faire partager notre univers brut de décoffrage. En général sur scène, je ne me pose pas de question je donne tout ce que j’ai…

Qu’est-ce que tu écoutes actuellement en rap US ?

En ce moment, je kiffe bien OG Maco.

Comment a été réalisé Crystal, le titre avec Future ?

C’est Therapy qui a tout organisé avec Def Jam. J’avais vraiment envie de me confronter à un gros rappeur US, j’ai été servi (rires). L’enregistrement et le tournage du clip se sont super bien passés. Future s’est donné à fond, un vrai pro. Il a rappé sur 32 mesures, Therapy a été obligé de couper. Future n’arrêtait pas de me dire : “L’instru est trop lourde.” Il voulait même embarquer le morceau pour sa mixtape (rires). Il était vraiment content du résultat final. Avant de partir, il m’a dit : “On refera sans doute un morceau ensemble un jour.”. Ce qui est marrant c’est que sur ce morceau, Future clashe T-Pain, comme quoi les clashs nous poursuivent…

En parlant de clash, comment est né celui avec Booba ?

Lors de son clash avec La Fouine et Rohff, il souhaitait à tout prix que je lui apporte une marque de soutien dans une interview vidéo. J’ai accepté de faire cette vidéo. Dedans, je disais : “Booba m’a donné de la force, je suis avec lui dans les épreuves.”. Mais j’avais demandé à Cris Macari (le réalisateur de Booba – ndlr) à la visualiser avant qu’elle soit publiée. Macari me répondait : “Non, ne te prends pas la tête.” J’ai insisté. Au final, la vidéo était une succession de montages. A la séquence vidéo où je disais du bien de Booba succédait une autre où l’on me voyait avec une kalach à la main et La Fouine en train de courir. J’ai donc refusé qu’elle sorte et Booba m’en a voulu.

Pourquoi ce choix ?

Il fut une période où Booba me bombardait de messages BBM (message par Blackberry – ndlr) et je comprenais pas pourquoi lui qui habite sur la Lune, s’intéressait autant au petit “Ris-Ka” de la cité. J’ai donc demandé à des mecs de son équipe que je connais bien pourquoi Booba me kiffait autant. Ils m’ont prévenu : “Fais attention, c’est un lâcheur“. Comme j’ai mis du temps à émerger dans le rap, je réfléchis avant de m’engager dans un conflit. Et là, je n’avais pas envie de le suivre aveuglément car je sais qu’au cours de sa carrière, Booba a lâché tout le monde…

Pourquoi cette défiance vis-à-vis des clashs ?

J’ai connu les clashs. En 2004, j’ai fait une vidéo qui s’appelait Orange selecta et je clashais des gens. Si tu regardes bien le clip, il y a des noms sur des sacs poubelles et sur l’un d’entre eux, il est inscrit “Météore“. Mais au final, je me suis rendu compte que ça ne servait à rien. Tu sais, les clashs ça peut te niquer une carrière. J’estime qu’il faut être léger quand on fait de la musique. Un clash ça rabaisse toujours les gens. Si on n’avait pas vu Booba courir autour d’une voiture, il était tellement haut pour les gens qu’il ne touchait pas le sol. La réalité l’a rattrapé. J’ai toujours voulu me concentrer sur ma carrière.

Vous avez été proches à un moment ?

Je ne l’ai vu qu’une dizaine de fois dans ma vie et je ne lui ai quasiment parlé que par BBM . Je l’ai vu qu’une seule fois face à moi pour une discussion. Souvent, on se voyait dans des showcases et on n’avait pas trop le temps de parler. C’était “bonjour, au revoir”.

Pourquoi tu as réagi aussi durement avec ta vidéo où tu menaces de “briser ses os” et de “boire son sang” ?

J’ai fait la pire vidéo qui a été faite dans le rap français et c’était pour lui. Le clasheur a été clashé. Je voulais lui montrer que si l’on me poussait à bout, je pouvais m’engager. Cette vidéo a fait 1 million de vues en 24 heures mais je n’en suis pas particulièrement fier. Tu sais, j’ai grandi dans la rue, j’ai eu des parents pauvres. Je n’ai pas eu de père. Il a été enterré au bled depuis bien longtemps. Je n’ai pas eu la même vie que Booba et je ne pense pas avoir la même mentalité que lui. Booba est le dénominateur commun de tous les clashs qui ont affecté le rap français. Dès qu’il peut balancer le moindre photomontage pourri ou vidéo mensongère sur moi, il ne se prive pas. Je n’ai pas envie d’agir comme ça. Par exemple, lorsque son oncle Jean Borsenberger a fait une vidéo pour dire que Booba faisait du poney quand il était jeune, j’aurais pu la partager sur ma page Facebook. A ma place, il ne se serait pas gêné. Il l’aurait balancé avec un commentaire satirique du genre : “Ah tiens, tu avais un cheval quand tu étais petit, Jolly Jumper”.

Comment s’est fait le morceau Kalash ?

Je me rappelle que lorsque Booba m’a fait écouter l’instru de Kalash, il m’a dit : “Je retire un couplet, tu te mets au milieu”. Therapy et Booba m’ont dit alors de prendre le même flow. C’est le secret de ce morceau puisque c’est rare que sur un featuring, deux rappeurs prennent un flow identique. Mais ce que Booba ne savait pas, c’est que c’était un flow que je connaissais déjà parce que je l’avais déjà entendu sur une mixtape de French Montana. Quand je suis rentré en voiture avec Therapy, je lui ai dit : “Ce flow, je le connais déjà, écoute cette musique.” J’ai donc eu plus de facilité à écrire ce couplet car j’étais préparé et j’avais plein de punchlines en stock. C’est la raison pour laquelle mon couplet est extrêmement fort.

Quelle a été la réaction de Booba après l’avoir entendu ?

Booba m’a dit : “Ton couplet est bien mais si tu as un autre couplet, on peut en essayer un autre.” Comme il m’avait déjà fait le coup, je lui ai dit : “franchement, j’ai rien d’autre”.

Comment ça ?

Sur Criminelle League, Booba m’a fait réécrire mon couplet alors que la première version que j’avais faite, c’était le morceau Ram Muay que j’avais mis en intro de ma mixtape Z.E.R.O. Les connaisseurs savent que ce couplet est 10 fois plus lourd que celui de Criminelle League. Lorsque je l’ai posé, j’ai reçu des coups de fil des proches de Booba. Medi Med m’a appelé : “Hey, te prends pas la tête, on a l’impression que tu fais une compétition avec Kopp sur ce morceau, vas y mollo.” Cela m’a surpris car normalement un featuring, c’est une confrontation. Mais bon, j’ai donc décidé de réécrire le morceau. Je ne me prenais pas la tête car j’étais déjà content d’avoir cette exposition. Lorsque le morceau sort, j’écoute le titre et je vois qu’après mon couplet, Booba enchaîne hyper vénère. Je me rappelle même qu’à l’époque, Pascal Céfran m’avait dit : “Je n’avais jamais vu Booba aussi énervé sur un morceau.” Mais je ne lui ai pas tenu rigueur, j’avais besoin de lumière…

Ce clash entre vous va durer ?

Nous sommes passés à autre chose. Après, il y a toujours des coïncidences qui peuvent nourrir son animosité. Par exemple sur le titre El Chapo, je dis “Fuck Tony, Fuck Sosa, Fuck Pablo”. Sans savoir qu’il ferait un morceau qui s’appellerait “Tony Sosa” puisque l’enregistrement a eu lieu il y a plus de 6 mois…

L’album de Booba sort quinze jours après le tien. Est-ce que tu penses que cela peut te nuire ?

Je ne me cale pas sur lui. Il a un public depuis 25 ans. Booba vendra autant qu’un album de Booba se vend habituellement. Moi je remercie Dieu pour ce que j’ai et je m’en remets au ciel pour la suite…